mercredi 15 août 2007
Manifeste d'un littéraire
Est-ce qu'être littéraire est une malédiction...?
En quelque sorte, car hantés par Emma Bovary, Aliocha Karamazov, nous considérons la vie comme un livre. Le problème est que nous ne vivons pas, nous espérons de vivre, car nous souhaitons être des Julien Sorel, des Katow, tout en étant effrayé de devenir Rastignac ou de finir comme Werther...
Nous sommes des Paul et Virginie, voir des Daphnis recherchant sa Chloé, mais nous voulons un peu être des Valmont et des Merteuil, philosophant dans le boudoir...
Nous nous demandons si, dans le train, nous ne sommes pas à côté d'une Thérèse Desqueroux.
Déclamant que "je" n'est pas nous, nous recherchons cet autre ; et nous avons fait du Spleen notre idéal.
Certes, nous avons des références, des modèles de vie. Mais vivons-nous vraiment ? Sommes-nous nous-mêmes, ou bien passons-nous notre vie à essayer de devenir les personnages dont nous avons lu les histoires ?
C'est ça être littéraire. Mais c'est aussi indescriptible. Il faut l'être pour le comprendre et le ressentir.
On nous prend pour des farfelus car ce à quoi nous nous consacrons n'a pas d'application dans le réel... Certains maugréent, disant que cela ne sert à rien... peut-être.
La littérature ne sert peut-être à rien, mais au moins, elle rend plus humain. (J.M.)
samedi 21 juillet 2007
Marguerite Duras, L'Amant
" Un jour, j'étais âgée déjà, dans le hall d'un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s'est fait connaître et il m'a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j'aime moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté». Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n'ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C'est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m'enchante. "
Marguerite DURAS, L'Amant, incipit, 1984.
vendredi 29 juin 2007
Figures de styles
Les figures de styles... vous vous souvenez ? Ce que votre professeur de français tyrannique vous faisait apprendre par coeur au lycée.
Des noms bizarres, à l'orthographe exotique, avec une définition abstraite, à propos d'images littéraires dans les textes.
Ces mots là, on ne les utilise que dans les commentaires composés. ERREUR !
En voici la preuve : cette image est la matérialisation de l'oxymore : un oxymore réunit dans une même expression deux termes nettement opposés, antinomiques. Exemple : un soleil noir, un jeune vieux, un intelligent bête.
Un autocollant interdit de fumer dans un cendrier, n'est-ce pas un joli oxymore ?
Qui a dit que la littérature n'avait pas d'application dans le réel ?
Photo : cendrier dans notre chambre à l'Hotel Mercure, à côté de Bercy.
mercredi 27 juin 2007
Le rouge et le Noir, Stendhal
Voici le plus grand roman, à mon goût, du XIX° siècle français. Ce livre, c’est le Rouge et le Noir, de Stendhal.
C’est le roman des plus belles histoires d’amours jamais
écrites. Amours impossibles, interdites par les conventions sociales.
C’est l’histoire d’une grande idylle entre Julien, fils de
charpentier, et Mme de Rênal, épouse du maire ultraroyaliste de Verrières,
petit village de Franche-Comté. C’est une femme resplendissante, mais timide,
que Julien va séduire peu à peu.
Et ensuite, c’est de Mlle de la Môle qu’il va s’éprendre, Mathilde, avec qui il vivra le véritable amour-passion.
Stendhal a su rendre avec perfection les sensations des personnages, les regards qui se croisent, l’évolution des sentiments, les moindres frôlements. Le style de Stendhal, une perfection en soi, nous fait ressentir à nous lecteur ce que ressentent les personnages.
Mais c’est aussi le livre qui témoigne du mépris des hautes
classes de la société envers les plus basses. Julien est considéré par les de
Rênal comme un domestique, malgré son savoir, et l’hypocrisie règne dans les
relation qu’il a avec Mme de Rênal à cause de ses idées bonapartistes. Le père
de Mathilde s’opposera à leur mariage : elle était promise à un marquis,
mais il finira par anoblir Julien pour ne pas se ridiculiser devant ses
relations.
Julien Sorel, c’est l’homme qui a été condamné à mort pour
avoir voulu s’élever socialement.
***
"Mme de Rênal pensait aux passions comme nous pensons à la loterie : duperie certaine et bonheur cherché par les fous."
"Julien s'approcha d'elle avec empressement ; il admirait ces bras si beaux qu'un châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La fraîcheur de l'air du matin semblait augmenter encore l'état d'un teint que l'agitation de la nuit ne rendait que plus sensible à toutes les impressions."
"Je suis seul sur la terre, personne ne daigner penser à moi. Tous ceux que je vois faire fortune ont une effronterie et une dureté de coeur que je ne me sens point. Ils me haïssent à cause de ma bonté facile. Ah ! bientôt je mourrai, soit de faim, soit du malheur de voir les hommes si durs."
"Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment plus attentive à cette étrange façon de parler qu'au fond des choses qu'elle disait. Ce tutoiement dépouillé du ton de la tendresse, au bout d'un moment ne fit aucun plaisir à Julier ; il s'étonnait de l'absence de bonheur ; enfin, pour le sentir, il eut recours à sa raison. Il se voyait estimé par cete jeune fille si fière, et qui n'accordait jamais de louanges sans restriction ; avec ce raisonnement il parvint à un bonheur d'amour-propre.
Ce n'était pas, il est vrai, cette volupté de l'âme qu'il avait trouvé quelques fois auprès de Mme de Rênal.
Quelle différence grand Dieu ! Il n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment. C'était le plus vif bonheur d'ambition, et Julien était surtout ambitieux."
"Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route."
"Oui, tu es mon maître, lui disait-elle encore, ivre de bonheur et d'amour ; règne à jamais sur moi, punis sévèrement ton esclave quand elle voudra se révolter"
STENDHAL, Le Rouge et le Noir, 1830.
La Condition humaine
"Qu'eût valu une vie pour laquelle il n'eût pas accepté de mourir ? Il est facile de mourir quand on ne meurt pas seul. Mort saturée de ce chevrotement fraternel, assemblée de vaincus où des multitudes reconnaissaient leurs martyrs, légende sanglante dont se font les légendes dorées ! Comment, déjà regardé par la mort, ne pas entendre ce murmure de sacrifice humai qui lui criant que le coeur viril des hommes est un refuge à morts qui vaut bien l'esprit."
"La mort de Kyo", in André MALRAUX, La Condition humaine, 1933.
Le goût des mots
Les mots nous intimident. Ils sont là, mais semblent dépasser nos pensées, nos émotions, nos sensations. Souvent, nous disons : "Je ne trouve pas les mots". Pourtant, les mots ne seraient rien sans nous. Ils sont déçus de rencontrer notre respect, quand ils voudraient notre amitié. Pour les apprivoiser, il faut les soupeser, les regarder, apprendre leurs histoires, et puis jouer avec eux, sourire avec eux. Les approcher pour mieux les savourer, les saluer, et toujours un peu en retrait se dire je l'ai sur le bout de la langue -- le goût du mot qui ne me manque déjà plus.
Philippe DELERM
lundi 25 juin 2007
Le Deuxième sexe
Cependant il ne faudrait pas croire que la simple juxtaposition du droit de vote et d'un métier soit une parfaite libération : le travail aujourd'hui n'est pas la liberté. La majorité des travailleurs sont aujourd'hui des exploités. D'autre part, la structure sociale n'a pas été profondément modifiée par l'évolution de la condition féminine ; ce monde qui a toujours appartenu aux hommes conserve encore la figure qu'ils lui ont imprimée. Il ne faut pas perdre de vue ces faits d'où la question du travail féminin tire sa complexité.
Une dame importante et bien pensante a fait récemment une enquête auprès des ouvrières des usines Renault : elle affirme que celles-ci préféreraient sans doute rester au foyer plutôt que de travailler à l'usine. Sans doute, elles n'accèdent à l'indépendance économique qu'au sein d'une classe économiquement opprimée ; et d'autre part les tâches accomplies à l'usine ne les dispensent pas des corvées du foyer. Si on leur avait proposé de choisir entre quarante heures de travail hebdomadaire à l'usine ou dans la maison, elles auraient sans doute fourni de tout autres réponses. Et peut-être même accepteraient-elles agréablement le cumul si en tant qu'ouvrières elles s'intégraient à un monde qui serait leur monde, à l'élaboration duquel elles participeraient avec joie et orgueil. A l'heure qu'il est, sans même parler des paysannes, la majorité des femmes qui travaillent ne s'évadent pas du monde féminin traditionnel ; elles ne reçoivent pas de la société, ni de leur mari, l'aide qui leur serait nécessaire pour devenir concrètement des égales des hommes. Seules celles qui ont une foi politique, qui militent dans les syndicats, qui font confiance à l'avenir, peuvent donner un sens éthique aux ingrates fatigues quotidiennes ; mais privées de loisirs, héritant d'une tradition de soumission, il est normal que les femmes commencent seulement à développer un sens politique et social. Il est normal que, ne recevant pas en échange de leur travail les bénéfices sociaux et moraux qu'elles seraient en droit d'escompter, elles en subissent sans enthousiasme les contraintes.
On comprend aussi que la midinette, l'employée, la secrétaire ne veuillent pas renoncer aux avantages d'un appui masculin. J'ai dit déjà que l'existence d'une caste privilégiée à laquelle il lui est permis de s'agréger rien qu'en livrant son corps est pour une jeune femme une tentation presque irrésistible. Elle est vouée à la galanterie du fait que ses salaires sont minimes tandis que le standard de vie que la société exige d'elle est très haut. Si elle se contente de ce qu'elle gagne, elle ne sera qu'une paria : mal logée, mal vêtue, toutes les distractions et l'amour même lui seront refusés. Les gens vertueux lui prêchent l'ascétisme ; en vérité son régime alimentaire est souvent aussi austère que celui d'un carmélite. Seulement tout le monde ne peut pas prendre Dieu pour amant : il faut donc qu'elle plaise aux hommes pour réussir sa vie de femme. Elle se fera donc aider : c'est ce qu'escompte cyniquement l'employeur qui lui alloue un salaire de famine. Parfois cette aide lui permettra d'améliorer sa situation et de conquérir une véritable indépendance. Parfois, au contraire, elle abandonnera son métier pour se faire entretenir. Souvent elle cumule : elle se libère de son amant par le travail, elle s'évade de son travail grâce à l'amant. Mais aussi elle connaît la double servitude d'un métier et d'une protection masculine. Pour la femme mariée, le salaire ne représente en général qu'un appoint. Pour la femme qui « se fait aider », c'est le secours masculin qui apparaît comme inessentiel. Mais ni l'une ni l'autre n'achètent par leur effort personnel une totale indépendance.
Cependant, il existe aujourd'hui un assez grand nombre de privilégiées qui trouvent dans leur métier une autonomie économique et sociale. [...] Il est certain qu'elles ne sont pas tranquillement installées dans leur nouvelle condition : elle ne sont encore qu'à moitié du chemin. La femme qui s'affranchit économiquement de l'homme n'est pas pour autant dans une situation morale, sociale, psychologique identique à celle de l'homme. La manière dont elle s'engage dans sa profession et dont elle s'y consacre dépend du contexte constitué par la forme globale de sa vie. Or, quand elle aborde sa vie d'adulte, elle n'a pas derrière elle le même passé qu'un garçon. Elle n'est pas considérée par la société avec les mêmes yeux. L'univers se présente à elle dans une perspective différente. Le fait d'être une femme pose aujourd'hui à un être humain autonome des problèmes singuliers.
Simone de BEAUVOIR, Le Deuxième sexe, 1949.
Huis Clos
GARCIN
C'est pourtant vrai, Inès. Tu me tiens, mais je te tiens aussi.
Il se penche sur Estelle. Inès pousse un cri.
INES
Ha! lâche! Va! Va te faire consoler par les femmes.
ESTELLE
Chante, Inès, chante!
INES
Le beau couple! Si tu voyais sa grosse patte posée à plat sur ton dos, froissant la chair et l'étoffe. Il a les mains moites; il transpire. Il laissera une marque bleue sur ta robe.
ESTELLE
Chante! Chante! Serre-moi plus fort contre toi, Garcin; elle en crèvera.
INES
Mais oui, serre-la bien fort, serre-la! Mêlez vos chaleurs. C'est bon l'amour, hein Garcin? C'est tiède et profond comme le sommeil, mais je t'empêcherai de dormir.
Geste de Garcin.
ESTELLE
Ne l'écoute pas. Prends ma bouche; je suis à toi tout entière.
INES
Eh bien, qu'attends-tu? Fais ce qu'on te dit. Garcin le lâche tient dans ses bras Estelle l'infanticide. Les paris sont ouverts. Garcin le lâche l'embrassera-t-il? Je vous vois, je vous vois; à moi seule je suis une foule, la foule, Garcin, la foule, l'entends-tu? (Murmurant). Lâche! Lâche! Lâche! En vain tu me fuis, je ne te lâcherai pas. Que vas-tu chercher sur ses lèvres? L'oubli? Mais je ne t'oublierai pas, moi. C'est moi qu'il faut convaincre. Moi. Viens, viens! Je t'attends. Tu vois, Estelle, il desserre son étreinte, il est docile comme un chien... Tu ne l'auras pas!
GARCIN
Il ne fera donc jamais nuit
INES
Jamais.
GARCIN
Tu me verras toujours?
INES
Toujours.
Garcin abandonne Estelle et fait quelques pas dans la pièce. Il s'approche du bronze.
GARCIN
Le bronze. . . (Il le caresse.) Eh bien, voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que tout était prévu. Ils avaient prévu que je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent... (ll se retourne brusquement.) Ha! vous n'êtes que deux? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru... Vous vous rappelez: le soufre, le bûcher, le gril... Ah! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l'enfer, c'est les Autres.
ESTELLE
Mon amour!
GARCIN, la repoussant.
Laisse-moi. Elle est entre nous. Je ne peux pas t'aimer quand elle me voit.
ESTELLE
Ha! Eh bien, elle ne nous verra plus.
Elle prend le coupe-papier sur la table, se précipite sur Inès et lui porte plusieurs coups.
INES, se débattant et riant.
Qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que tu fais, tu es folle? Tu sais bien que je suis morte.
ESTELLE
Morte?
Elle laisse tomber le couteau. Un temps. Inès ramasse le couteau et s'en frappe avec rage.
INES
Morte! Morte! Morte! Ni le couteau, ni le poison, ni la corde. C'est déjà fait, comprends-tu? Et nous sommes ensemble pour toujours.
Elle rit.
ESTELLE, éclatant de rire.
Pour toujours, mon Dieu que c'est drôle! Pour toujours!
GARCIN, rit en les regardant toutes deux.
Pour toujours!
lls tombent assis, chacun sur son canapé. Un long silence.
Ils cessent de rire et se regardent. Garcin se lève.
GARCIN
Eh bien, continuons.
Jean Paul SARTRE, Huis Clos, 1944.










